L'histoire du domaine de ERBSENTHAL
(Le texte et les images sont issues du rapport présenté au Baccalauréat 1992 par T. Haller dans la cadre de l'option Langue et Culture Régionale)

Localisation Retour au début

Dans la partie Est du Bitcherland, entre les villages de Sturzelbronn, d'Eguelshardt, et plus précisément entre les collines boisées du Biesenberg (376 mètres), du Abstberg (375 m), du Erbsenberg (402 m), du Rothenberg (358 m) se trouve le vallon du Erbsenthal.

Coulé dans le lit de la Rothenbach grossie de la Moosbach et de la Zinsel, le domaine du Erbsenthal d'une longueur de trois kilomètres s'étend sur 33 hectares et demi des deux côtés de la rivière: la rive gauche fait partie de la commune de Sturzelbronn (24,5 ha), la rive droite de la commune d'Eguelshardt (9 ha). Il comprend en outre un étang de 5,5 ha, 500 mètres en aval de celui que forme la Rothenbach au niveau de la maison forestière du Biesenberg.  

 

La naissance du domaine Retour au début

Avant le Xème siècle le vallon d'Erbsenthal, s'il a été occupé ne le fut que par des personnes isolées : en effet, comme toute la région, il était couvert de forêts épaisses coupées de marécages et de rochers de grès, lui donnant un caractère assez sauvage et inhospitalier. 
Ce n'est qu'en 1135 que Saint Bernard, de retour à la cour du duc de Lorraine, Simon I, auquel appartiennent les terres de la région, le persuade d'y fonder un monastère de son ordre : plusieurs princes de la maison de Lorraine le choisiront pour lieu de sépulture notamment Simon I qui y a été enterré en 1139. Douze moines avec un Père Abbé, venus de Bourgogne (La Ferté-Mazières), appelés "die grauen Mönchen" (les moines gris) avec comme devise "Ora et labora" (Priez et travaillez), créent le monastère cistercien: déboisant, défrichant, aidés de quelques serfs, bûcherons et paysans, ils valorisent la vallée de Sturzel, créant Sturzelbronn. Peu à peu ils vont établir des "granges" dans les environs permettant sans doute l'implantation de chaumières isolées qui auraient servies à protéger plus d'un malheureux fuyant l'un des seigneurs tout proches: Waldeck, Falkenstein, Rothenbourg ou Ramstein. C'est pourquoi il semble probable que l'Erbsenthal, à l'époque confondu à ces contrées, ait été occupé par quelques personnes, d'autant plus que selon Dorvaux une chapelle aurait été construite sur le domaine au XIVème siècle et aurait été desservie par les moines de Sturzelbronn. Cependant l' histoire ne donne pas plus de renseignements sur cette période quoique certains parlent de granges disparues, même d'un village entier disparu durant la guerre de 30 ans mais là encore règne le mystère. Il est par ailleurs certain que l'histoire première de l'Erbsenthal a souvent été confondue avec celle de deux autres annexes voisines (carte page suivante), Altzinsel et Neuzinsel: toujours est-il que l'on retrouve  très souvent ces dernières avec les suffixes tels que -bach, -weiher, -hof, ou -thal. Une autre question reste encore aujourd'hui ouverte: l'étymologie du mot "Erbsenthal".

Les premiers documents écrits Retour au début

La première trace écrite du Erbsenthal intervient au début du XVIIIème siècle: un forestier nommé Michel Gasser demande l'autorisation à l'administration de construire en aval de l'étang du Erbsenthal une scierie. Néanmoins on note déjà un censier à la ferme d'Altzinsel en 1704: Joseph Ackermann. Michel Gasser, en plus de sa scierie sera censier à la ferme de Neuzinsel de 1739 à 1741 (selon Jean Touba 1935).
Jean-Pierre Leininger épouse l'unique héritière de Michel Gasser, Barbe, et exploite encore la ferme de son beau-père en 1762 ; en 1775 il est indiqué habitant au Erbsenthal.
Selon l'Abbé Langenfeld (ancien résident au domaine), Jean-Pierre Leininger aurait acheté en 1780 le Erbsenthal alors que la scierie serait en ruines mais l'information n'est pas justifiée par un écrit officiel. De plus il est probable que le domaine ait été vendu après la Révolution en 1792 comme "Bien national"

L'apogée : la famille De Creutzer Retour au début

A] Acquisition

Henri-Guillaume Creutzer, originaire de Deux-Ponts, administrateur du District de Bitche et mort à Volmunster, acquit vers 1800 (la date exacte n'est pas connue) la scierie et la ferme Altzinsel pour les exploiter.

Son fils Charles Auguste, né en 1780 de son union avec Philippine Weyland, épouse en 1818 Hélène Glaser de Guémar, nièce du Maréchal Lefèvre dont il eut trois enfants, nés à Bitche où ils habitaient. Le deuxième fils de Henri-Guillaume, Auguste restera célibataire à Bitche. De métier inspecteur des Eaux et Forêts et "lieutenant de louveterie pour l'arrondissement de Sarreguemines, il est spécialement chargé de la destruction des animaux nuisibles que contiennent les forêts du canton de Bitche". 
Charles Auguste, nouveau propriétaire au Erbsenthal a agrandi le domaine acquis par ses parents en achetant des terres nouvelles. Cependant lui-même ne les a pas exploitées et les a sans doute louées du fait de son métier dans les armées où il s'illustra. En effet entré en 1799 à l'armée du Rhin, il devient successivement:  
 - brigadier du 11ø Dragon en 1800
 - aide de camp du Général Gudin, son beau-frère, dans la même  année  
 - lieutenant en 1801  
 - capitaine en 1807
 - général de brigade en 1813
 - général commandant supérieur de la place de Bitche en 1815 et durant l'épisode des Cent Jours (retour de Napoléon Bonaparte)
 - inspecteur d'infanterie en 1816
 - il commandait le département de la Moselle en 1830.  

Charles Auguste est promu Officier de la Légion d'Honneur, avec le titre de noblesse "de CREUTZER". Il meurt à Bitche en 1832 laissant le domaine à ses enfants.  

B] le BARON   

Parmi les enfants, l'aîné Charles Auguste Adolphe de Creutzer aussi appelé le "Baron" épouse Camille Bizot, fille du Général Bizot illustre personnage né en 1795, Gouverneur de l'Ecole Polytechnique en 1852, qui commande le génie pendant la guerre de Crimée durant laquelle il est tué devant Sébastopol. Le "Baron" est un riche marchand de bois s'occupant de trois scieries dont deux au Erbsenthal: les archives ont notamment conservé une ordonnance du Roi Louis-Philippe datée de 1835 qui autorise le propriétaire de continuer le "roulement" pendant cinq ans de la scierie dite "d'Erbsenthal". La deuxième se trouvait 500 à 600 mètres en aval sur la Rothenbach; la troisième qu'il exploitait se trouvait à la Lieschbach. Il était par ailleurs aussi propriétaire des fermes de Altzinsel et du Harzhof: la deuxième tire son nom du four à résine qui y fonctionnait (selon M.P.Creutzer, auteur de "Statistique du canton de Bitche", non apparenté à la famille Creutzer dont le texte fait l'objet). Selon ce dernier, dans chacune des deux fermes "les fermiers cultivent avec deux boeufs, deux vaches et une génisse". On y cultivait très peu de blé, peu d'avoine mais en grande quantité le seigle et les pommes de terre. A la ferme de Neuzinsel on essaya même le houblon qui resta sans succès devant le "préjugé des brasseurs".

Au Erbsenthal même, le "Baron" entreprit de faire des transformations en y construisant un château-résidence, "s'Schlessel" (dessin ci-contre).

Il compléta par une maison pour le personnel, une glacière près de l'étang, une serre, diverses dépendances... et l'on parle même d'une maison à deux étages pour loger des religieuses qui s'occupaient d'orphelins, dont l'Abbé Thilmont était aumônier (Mme Ott de Bitche). La glacière, sorte d'igloo isolé par de la paille, servait à y entasser la glace de l'étang en hiver qui pouvait resservir en été, soit pour être consommée directement, soit pour conserver les aliments tels que les poissons d'autant plus que l'étang était très poissonneux (dans Das Reichland Elsass-Lothringen on y indique même une "Forellen-Fischerei").  

 

Sa soeur Malvina, propriétaire du Neuweiher, fit construire en 1859 à l'emplacement de la chapelle de XIVème siècle détruite pendant la guerre de Trente Ans, une nouvelle chapelle. En 1860 le Curé Cordier de Bitche, dans une lettre adressée à Monseigneur Paul Georges Marie Dupont des Loges, Evêque de Metz demande l'autorisation d'y célébrer la "Sainte Messe": l'autorisation fut donnée verbalement et renouvelée d'année en année jusqu'en 1934.

Les lieux semblent idylliques selon une description de Mme Ott qui se souvient des paroles de sa mère: "...le Petit Château ou Schlessel, bâti en descendant le chemin de l'étang avec véranda couverte avec vue sur l'étang... En partant de la Chapelle, vers la droite il y avait une serre avec des fleurs. De belles allées étaient tracées et entretenues, ainsi que du gazon. Il y avait un verger.."

Cependant M. de Creutzer va devenir veuf très jeune: sa femme décède en 1850 à l'âge de 20 ans; c'est pourquoi il va vivre seul au château toutefois en compagnie de sa fille Hélène Julie née en 1848 et de sa soeur "Mlle Malvina" qui restera célibataire. 

C] Dutreil

Hélène Julie épouse en 1874 Paul Bernard Dutreil issu d'une noble famille de Laval portant les lettres de noblesse "Lemonnier de Lorière" pour la mère, "Leclerc de la Jubertière" pour la grand-mère. M.Dutreil va être élu député puis sénateur de la Mayenne. La famille, très riche, habitait Paris mais venait très souvent au château. Malgré leur richesse, pendant leurs séjours au Erbsenthal ils vivaient plus simplement: par exemple ils refusaient bien souvent de se déplacer avec les deux autos qu'ils avaient dans le garage d'une des fermes, préférant se promener en calèche. Ils allaient beaucoup à la chasse surtout avec leurs amis De Dietrich. Leurs séjours se déroulaient surtout en été même après l'"annexion" allemande: en effet la famille avait eu l'autorisation de passer six semaines par an au domaine. Après la mort de Malvina en 1879 et en l'absence de la famille, un régisseur s'occupait des propriétés: jusqu'en 1902 il s'agissait de Pierre Röckel de Schweyen, de 1902 à 1913 de Jean Langenfeld de Lengelsheim, de 1913 à 1923 de Eugène Mischler d'Eguelshardt, de 1923 à 1939 de Frédéric Breiner.

Lors de la déclaration de la guerre en 1914 les Dutreil (le fils Maurice et sa famille) séjournaient au Erbsenthal; le maire d'Eguelshardt reçut des autorités allemandes une enveloppe "top secret" à n'ouvrir qu'en cas de guerre. Comme il était curieux il l'ouvrit et put y lire: "Sofort Dutreil verhaften wenn es Krieg gibt" (Arrêter d'urgence Dutreil si la guerre éclate). Il envoya faire prévenir le concerné qui put avec la complicité des De Dietrich atteindre la frontière suisse in extremis d'autant plus que celle-ci était bien surveillée et déjà fermée.  

La sœur de Maurice, Hélène, née en 1880 meurt brûlée vive le 4 mai 1897 dans l'incendie du Bazar de la Charité au milieu de plusieurs centaines de victimes dont Sophie, Princesse de Bavière, Duchesse d'Alençon, sœur d'Elisabeth l'impératrice d'Autriche. On dit que son frère Maurice qui l'accompagnait la reconnut au brillant de sa bague et vit sa main disparaître sans pouvoir la sauver. Suite à cette tragédie Madame Hélène Dutreil, sa mère, installa au Erbsenthal dans la maison du personnel deux chambres où elle y posa tous les objets concernant sa fille, ses jouets, poupées, habits, et au milieu d'eux un grand portrait peint. Inconsolable elle fit promener tous les jours jusqu'à sa mort la jument de sa chère fille.   

Reconstution des bâtiments du Erbsenthal au début du siècle d'après un croquis de M.l'Abbé Langenfeld (1989)

Le déclin et la fin Retour au début

 A] Un tragique accident

Un second accident vient endeuiller le Erbsenthal le 18 août 1920. En effet au Erbsenfelsen, rocher non loin du domaine Madame la Vicomtesse André Lavaurs, née Justine Pauline Germaine Quatre Sols de Marolles, parente des Dutreil en visite au Erbsenthal, fait une chute mortelle. Elle s'était agrippée à une broussaille sans penser que les racines pouvaient n'être que superficielles: elle mourut à l'âge de 39 ans. Une croix en grès fut érigée en sa mémoire mais détruite par mégarde lors d'un abattage d'arbres: on lui substitua une croix blanche, peinte sur le rocher à l'endroit même de la chute fatale.

B] La fin

Maurice, seul héritier du domaine et résident à Paris vend vers 1935 l'ensemble de ses biens au Erbsentha l: les bâtiments et les terres sont achetés par la famille De Dietrich déjà propriétaire des environs ; certains des biens matériels sont vendus à des particuliers notamment à des Eguelshardtais dont certains anciens possèdent encore du mobilier issu du "Schlessel".

Quelques années plus tard, après la fin du merveilleux épisode du Erbsenthal, s'achève également la descendance directe de la famille Creutzer-Dutreil qui habitait au domaine: en effet la femme de Maurice Dutreil était malade et n'avait pas d'enfants. Son mari étant haut fonctionnaire n'a pas supporté la défaite de 1940, et à l'entrée des Allemands à Paris il s'est suicidé mettant fin à la lignée "du Erbsenthal".

C] Les ravages de la guerre

Par la construction de la Ligne Maginot la région est truffée de casemates en tous genres. Durant la deuxième guerre mondiale les batailles font rage dans les environs: tous les bâtiments du Erbsenthal sont détruits; on aurait même fait des travaux au niveau de la digue de l'étang pour inonder la vallée. Durant la guerre deux soldats allemands, dont un séminariste, sont enterrés devant la chapelle: ils seront transférés vers le cimetière militaire de Niederbronn-les-Bains. Au sortir des combats les De Dietrich font niveler ce champ de ruines et plantent des forêts. Cependant seul vestige du passé, la chapelle résiste aux dommages de la guerre et les propriétaires lui épargnent la destruction.

Aujourd'hui Retour au début
Il subsiste encore quelques pans de mur du château dont un escalier qui était utilisé pour faire des promenades dans les forêts environnantes:  

Au fond un pan de mur... à droite un rocher formant une très petite grotte dans laquelle des chevaux furent attachés pendant la guerre: on y retrouve, plantés dans le roc, des fers à chevaux. 
 

L'escalier menant aux sentiers de promenade :

 Quelques marches taillées dans le roc , non loin du rocher :

Une partie de la cave du château a été transformée au lendemain de la guerre en garage servant lors de manifestations privées au domaine:  
Des fermes entourant le château il subsiste les fondations et quelques murets:  

Les fermes du Harzhof et de Altzinsel sont tombées en ruines mais la route forestière de Harzhoffen prouve que cet endroit fut habité jadis. La ferme de Neuweiher, ancienne propriété de Malvina la fondatrice de la chapelle, est encore habitée (Maison Forestière du Brigadier ONF des Forêts Domaniales de Sturzelbronn).

La ferme de Neuzinsel a été rachetée en 1885 par les Allemands et a été détruite en 1900 (une autre source cite 1880 et 1890 mais il semblerait que les premières dates soient plus exactes car elles sont reprises par plusieurs auteurs).

La chapelle Notre-Dame des Bois, témoin encore vivant du prestige passé du Erbsenthal

 

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